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  • Guillaume Ricard

Pourquoi je ne répond pas aux questions des apprentis tatoueurs (1/2)

Updated: Nov 17, 2018



Depuis un moment, je commence à recevoir des messages de personnes désirant se lancer dans le tatouage, probablement des gens qui ont lu mon article sur l'autodidactisme parlant du fait qu'avec la bonne méthode d'apprentissage, on peut pratiquement apprendre n'importe quoi. Je reçois des questions comme "où est-ce que tu t'es procuré ton équipement"? ou encore "c'est quoi la différence entre un round liner et un round shader?", et dans la plupart des cas, la personne me dit qu'elle a décidé de se lancer dans le tatouage en apprennant par elle-même.


À tous ces gens qui m'ont écrit, c'est bein plate, mais vous vous êtes probablement rendus compte que je m'abstiens de donner conseils aux tatoueurs novices. Cet article a pour but de vous expliquer pourquoi.


Et comme j'en ai pas mal à dire, l'article sera divisé en deux partie. Je pourrais simplement dire que mon blogue a pour but d'aider les clients à y voir plus clair et non d'aider les tatoueurs débutants, mais je préfère vous donner ma vision des choses de façon plus détaillée, non seulement parce que j'aime ça faire des gros walls of text, mais aussi parce que si vous avez pas envie de lire et que vous me lisez pareil, ça veut dire que vous avez vraiment rien d'autre à faire, et dans ce cas là autant en avoir pour votre argent. Hah.





Avant de commençer, je suis très conscient que le monde du tatouage n'est pas quelque chose de facile à percer. Je me rapelle que durant mon apprentissage, au moins 80% des résultats de mes recherches sur le net se soldaient par des réponses comme "deviens apprenti", "tu ne peux pas apprendre ça par toi-même" ou encore "va te pendre". Je me suis rendu compte que beaucoup de tatoueurs pensent que c'est un crime d'apprendre le tatouage d'une façon non-traditionnelle. Et les réponses positives, de leur côté, n'étaient pas nécéssairement fiables, car elles provenaient souvent d'individus dont la crédibilité en tant qu'artistes était plus que douteuse.


J'ai donc appris le métier avec une certaine aversion pour l'ensemble de l'industrie. On accepte d'aider le débutant à s'améliorer s'il décide d'être apprenti avec un mentor, et celui qui préfère apprendre seul, on y toucherais même pas avec une perche, sous prétexte que d'encourager les gens à apprendre par eux même est une mauvaise chose en soi. Je voyais le monde du tatouage comme une industrie maladivement renfermée sur elle-même. Puis, en prennant de l'expérience et en découvrant l'autre côté de la médaille, j'ai commencé à comprendre un peu plus l'essence du phénomène.


La phobie du changement


Autant pour le tatouage que pour le monde de l'apprentissage en général, beaucoup ont l'idée que si une génération a apprit à la dure, la prochaine génération devrait apprendre à la dure aussi. Écoutez des baby-boomers donner leur opinion sur les jeunes d'aujourd'hui et vous saurez exactement de quoi je parle!



Personnellement, je n'aime pas l'idée que tout devrait être difficile juste parce que c'était plus difficile avant. Apprendre à la dure, c'est pas nécéssairement une bonne chose. Par exemple, nos grand-parents n'avaient pas accès à des calculatrices et ils devaient apprendre le calcul mental à l'école. J'peux même pas compter le nombre de fois où j'ai entendu ma grand-mère dire "ah les maudits jeunes, vous êtes calissement poche en calcul mental", (okay, ma grand-mère parlait peut-être pas vraiment comme ça, mais bon). Mais l'affaire que les vieux oublient, c'est qu'aujourd'hui, les jeunes ne savent pas faire de calcul mental non pas parce qu'ils sont incompétents, mais bien parce qu'ils n'en nont pas besoin. On pourrait s'arrêter là et juste dire que ça les rend plus stupides, mais ça serait faire abstraction du fait qu'ils font de bien meilleurs mathématiciens pour le simple fait qu'au lieu de perdre des années à faire du fucking calcul mental à l'école, ils ont appris à résoudre des problèmes beaucoup plus complexes.


Que ce soit par nostalgie ou par peur du changement, on a toujours une certaine résistance à ce genre de progrès. On se dit par réflèxe que s'était mieux avant. On regarde des jeunes avec des téléphones cellulaires, et on se dit "Ah! PAUVRE jeune! Moi quand j'était jeune, personne avait de cellulaire!", pi on se morfond allègrement du fait que les enfants d'aujourd'hui sont don' malchanceux d'avoir accès à mille fois plus d'informations au bout de leur doigt que ce qu'on en avait dans toute une bibliothèque. On se dit "moi quand j'étais jeune, ma mère nous sortait jouer dehors de force, pi maintenant les jeunes sont tout le temps devant un écran! Okay j'haïssais ça pour mourrir jouer dehors, mais PAUVRE JEUNES!".


En passant, c'est pas nouveau de se dire que les jeunes sont dépendants de la technologie. Nos arrières grand-parents chiâlaient que nos grand-parents seraient accro à la fucking radio. Pas un cellulaire, pas une tv, UNE FOUTUE RADIO.


Et on retrouve exactement le même genre de raisonnement dans l'industrie du tatouage. Le tatouage est plus populaire que jamais, et beaucoup d'artistes pensent que c'était mieux avant. Comme le grand public démontre plus d'intérêt qu'avant, l'équipement et la formation deviennent de plus en plus accessibles. Les réseaux sociaux permettent maintenant d'opérer sans avoir pignon sur rue, ouvrant la porte à de nouvelles façons de fonctionner pour les artistes émergents. Mais encore une fois, le changement est perçu d'un oeil négatif. On se dit qu'avant, pour devenir tatoueur, il fallait être la bitch de la shop pi torcher des toilettes pendant six mois avant même qu'on puisse toucher à une machine, qu'il fallait faire ses preuves, et que maintenant, n'importe quel légume peut s'acheter un kit à 100$ sur Ebay et commencer à scrapper du monde avant-même de s'être demandé comment ça marche. Et c'est justement là qu'on trouve le coeur du problème:


Les scratchers


Ce qu'on appelle un "scratcher", c'est un tatoueur amateur, habituellement sans expérience ni encadrement, qui profite de la popularité du tatouage et de l'accessibilité de l'équipement afin de tatouer dans le confort de sa cuisine, ou pire encore dans la cuisine de ses clients. Il mise sur des prix ridiculement bas pour attirer sa clientèle, qui est soit trop mal renseignée pour faire la différence entre un amateur et un professionnel, soit trop stoned pour vraiment y penser.


Depuis que le tatouage est devenu mainstream, qu'on voit des émissions de tatouage à la télé et qu'il est possible d'acheter des machines sur Ebay, on assiste à une véritable épidémie de scratchers. Joe Blow voit maître tatoueur (ou peu importe le nom d'un de ces maudits shows là) à la télé, se dit "crime moi aussi j'veux faire des beau tatous!", s'achète un kit et annonce à ses chums qu'il peut leur tatouer n'importe quoi en échange d'une caisse de douze de coors light. Le problème, c'est quand le mot se passe et qu'aucun des amis de Joe a été assez ajeun pour lui dire que ses tatous sont tellement croches qu'on peut pogner un torticollis rien'que à les regarder. Éventuellement, Joe commençe à tatouer plus de monde et finit par donner des torticollis (ou l'épathite B, whatever) à des clients pas saouls, et c'est ça qu'on appelle un scratcher.




Ça l'air de rien dit de même, mais quand tu vois qu'un bon pourcentage de ta clientèle est constitué de personnes voulant faire réparer ou recouvrir des tatouages faits par ces scratchers-là, tatouages qui sont de véritables aberrations visuelles, tu te rend compte de l'ampleur du problème.


Et en réaction aux scratchers, l'industrie a adoptée une attitude extrêmement négative envers les autodidactes, avec une aversion profonde pour tous les artistes "maison". Embargo sur les connaissances, campagnes de salissage et intimidation sont utilisés comme moyen de dissuasion pour décourager les tatoueurs maison, et tout le monde est souvent mis dans le même panier. En gros, tu deviens apprenti dans une shop et tu travailles dans une shop, ou go fuck yourself. Sur les forums de tatoueurs comme sur facebook, le terme scratcher est lancé à gauche et à droite (à tort ou à raison) pour insulter et rabaisser les débutants. À la demande de leurs clients, plusieurs fournisseurs d'équipement vont aussi restreindre l'accès à leurs produits; certains vont carrément refuser de vendre aux amateurs, et d'autres vont changer leur liste de prix pour discriminer certains acheteurs.


Mais quand on regarde le résultat, on constate que les moyens utilisés pour enrayer le problème sont parfaitement inutiles. Parce qu'on s'entend, quand t'es assez innocent pour tatouer du monde sans même avoir appris à dessiner avant, j'pense que c'est safe d'assumer qu'une c'est pas coupe de commentaires négatifs qui vont t'arrêter. Et mis à part d'augmenter drastiquement les ventes de machines de contrefaçon chinoises, le fait de restreindre l'accès à de l'équipement professionnel ne va pas non-plus changer grand chose.


Et d'un côté, même si le scratcher fait des tatouages de marde, si son client est content du résultat (on a tous déjà vu quelqu'un avec des tatouages horribles en être parfaitement satisfait), alors en quelque part, c'est pas des maudites affaires à personne. Ça veut juste dire qu'au sein du marché, il y a une demande pour des tatouages de marde à prix aborable, et le scratcher ne fait en réalité que répondre à cette demande. Si ses clients commencaient soudainement à refuser de se faire tatouer à vingt piasse de l'heure par un dude bizarre dans la cuisine de son appartement, et bien le scratcher, il n'existerait pas.


Partie 2 à venir!


Dans la deuxième partie de l'article, j'explique un changement dans ma vision des choses qui a fait en sorte que j'ai pris la décision de ne pas aider les tatoueurs novices (parce que j'me rend compte qu'à date, j'ai pas expliqué grand chose).


Stay tuned!

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